Est-ce que le déjeuner est pour les mauviettes?

« Le secret ringard derrière la prise de décision réussie » est un titre tentant dans The Independent aujourd’hui. Le journal analyse une affirmation selon laquelle le sandwich au fromage ordinaire contient un ingrédient essentiel qui aide les gens à négocier avec succès les hausses salariales. Cette conclusion provient d’une étude qui rapporte que «les personnes ayant des taux élevés de sérotonine chimique dans le cerveau sont plus susceptibles de réussir dans des négociations délicates affectant leurs propres intérêts».

Le journal explique que la sérotonine est fabriquée dans le corps à partir de l’acide aminé tryptophane, qui est présent dans plusieurs aliments, et le fromage est une source particulièrement bonne. D’autres journaux ont également couvert l’histoire et lié les grandes décisions à un estomac plein, suggérant qu’il est préférable de ne pas sauter de repas car cela peut conduire à un comportement impulsif et négligent.

Dans cette étude, 20 volontaires ont joué à un jeu de négociation financière après avoir bu une boisson enrichie en tryptophane ou sans tryptophane. Certaines différences ont été notées entre les groupes, mais les affirmations selon lesquelles «la nourriture ou le fromage peuvent augmenter votre salaire» ne sont pas fondées. Dans l’ensemble, cette étude ne soutient pas le concept selon lequel un estomac plein ou un fromage mangé pourraient améliorer la qualité de la prise de décision dans la vraie vie.

D’où vient l’histoire?

Molly J. Crockett du Département de psychologie expérimentale et d’autres collègues de l’Université de Cambridge (Royaume-Uni) et de l’Université de Californie (Los Angeles) ont mené la recherche. L’étude a été financée par l’organisme de bienfaisance Wellcome Trust et le Conseil de recherches médicales. L’étude a été publiée dans la revue scientifique à comité de lecture: Science.

Quel genre d’étude scientifique était-ce?

Dans cet essai contrôlé randomisé, les chercheurs ont étudié l’effet de la manipulation des niveaux de sérotonine sur le comportement dans un jeu de négociation financière. Pour ce faire, ils ont recruté 20 volontaires en bonne santé – 14 femmes et six hommes – avec un âge moyen de 25,6 ans. Les bénévoles ont été payés pour assister à deux séances, qui ont eu lieu au moins une semaine d’intervalle. Ils ont été invités à jeûner la nuit avant chaque session, après quoi ils ont reçu chacun une boisson protéinée.

Le tryptophane est un acide aminé présent dans le fromage et d’autres aliments, et son ingestion peut augmenter les niveaux de sérotonine. En alternance, les volontaires ont reçu soit une boisson contenant du tryptophane, soit une boisson qui réduisait le taux sanguin de tryptophane grâce à une procédure appelée déplétion aiguë du tryptophane (ATD). L’expérience a été réalisée en double aveugle, ce qui signifie que ni les chercheurs ni les volontaires ne savaient ce qu’il y avait dans chaque boisson, et qu’elle était randomisée, ce qui signifie que l’ordre dans lequel les volontaires recevaient les boissons était aléatoire. La boisson contenant du tryptophane a été utilisée comme boisson témoin, car les chercheurs se sont intéressés à l’effet de la réduction du niveau de ce produit chimique.

Au cours de chacune des deux séances, les participants ont prélevé un échantillon de sang, bu un verre de placebo ou d’ATD, puis ont attendu cinq heures et demie pour assurer des niveaux stables et bas de tryptophane. Ils ont ensuite donné un deuxième échantillon de sang, effectué quelques tests psychologiques et joué le «jeu de l’ultimatum». Ce jeu implique deux personnes, un «proposant» et un «répondant», qui sont présentés avec une somme d’argent à partager entre eux. Le proposant décide de la répartition de l’argent et le répondant décide s’il accepte ou non la somme qui lui a été attribuée. Cependant, si le répondant n’accepte pas la proposition, aucune des deux ne reçoit l’argent.

Dans cette expérience, les volontaires ont joué le rôle de répondeur, et on leur a montré une photographie de quelqu’un qui leur aurait proposé un marché, comprenant une part d’argent, et a dû décider s’il acceptait ou non cette offre. Le jeu a été joué 48 fois chaque jour. Les participants ont été informés qu’ils recevraient les résultats financiers de deux essais aléatoires du jeu.

Certaines des offres étaient justes (40-50% de l’enjeu), d’autres injustes (27-33% de l’enjeu) et d’autres très injustes (18-22% de l’enjeu). Dans différents jeux, le même montant peut apparaître comme un pourcentage important de la mise totale et donc «juste», ou comme un petit pourcentage de la mise totale et donc «injuste». Cette conception a permis aux chercheurs d’observer les effets indépendants d’ATD sur la réponse à différents niveaux d’équité versus différents niveaux de récompense monétaire.

Quels ont été les résultats de l’étude?

Comme au moins une récompense était possible en acceptant toutes les offres, les chercheurs ont supposé que la réponse idéale serait de ne rejeter aucune offre.

Ils ont constaté que plus de 82% des volontaires ayant une faible sérotonine rejetaient les offres «très injustes». Ces mêmes personnes ont rejeté les mêmes offres 66% du temps quand ils avaient des niveaux normaux de sérotonine.

Quelles interprétations les chercheurs ont-ils tirées de ces résultats?

Les chercheurs affirment qu’ils ont montré que «la manipulation de la fonction sérotoninergique peut altérer sélectivement les réactions à l’injustice dans un modèle d’autorégulation en laboratoire». L’abaissement des taux de sérotonine pendant un court moment a augmenté les représailles d’une personne à l’injustice perçue.

Que fait le NHS Knowledge Service de cette étude?

Cette petite étude expérimentale a étudié certains des mécanismes neuraux et des émetteurs qui pourraient être associés au rejet d’offres injustes. Il y a quelques limites à l’étude elle-même, et d’autres limites aux interprétations que les chercheurs et les médias pourraient tirer de cette étude:

Il n’y avait pas d’évaluation formelle de l’insu dans l’étude, il n’est donc pas certain que les participants ne savaient pas quelle boisson ils prenaient. Il est possible qu’ils aient remarqué les effets de l’épuisement du tryptophane, ce qui aurait pu affecter inconsciemment les résultats.

L’étude était très petite avec seulement 20 volontaires, et il est possible que ces résultats soient des résultats de hasard seulement.

Le groupe témoin était celui qui recevait le tryptophane. Par conséquent, cette étude montre théoriquement l’effet néfaste de l’élimination de l’acide aminé, par exemple en évitant le fromage, plutôt que d’ajouter du fromage à l’alimentation, comme le suggèrent les journaux.

Il n’est pas clair si les participants étaient «affamés» ou non, et quelle pourrait être la variation normale des niveaux de tryptophane tout au long de la journée.

Le mécanisme psychologique et neurologique complexe impliquant les transmetteurs cérébraux, les émotions et la prise de décision chez des volontaires sains a été examiné dans des conditions de laboratoire, et pourrait donc être différent de ceux trouvés lorsque des décisions complexes sont prises dans la vie réelle. Il n’est pas clair comment un apport alimentaire normal et la variation affecte les neurotransmetteurs médian.

Le rejet des autres offres, jugées équitables et injustes, n’était pas différent entre les groupes, ce qui suggère qu’une interaction complexe opère, ce qui n’est pas simplement l’effet d’un acide aminé unique appauvri.

En association avec d’autres études du cerveau utilisant des techniques de scanner IRM, cela peut aider la communauté scientifique à mieux comprendre les parties du cerveau et les mécanismes impliqués dans ce type d’activité. Cependant, cette étude ne soutient pas le concept selon lequel un estomac plein ou un fromage mangé pourraient améliorer la qualité de la prise de décision dans la vie réelle.